Bigorneau a écrit :
Le problème dans tout ça, c'est que c'est un film, pas une thèse.
Et si on passe assez vite sur les propos de cette thèse, qui proposent quelques bonnes idées et réflexions mais dont la plus part ont, soit déjà été traités des dizaines de fois (les dérives du capitalisme, on les connait et le film ne fait que leurs donner des métaphores et des images), soit sont très vaines et semblables à de l’esbroufe, le film est d'une pauvreté narrative et de mise en scène.
Ça se veut froid/glacial mais c'est surtout plan-plan, ça enchaine les champ-contre champ, ça livre 2/3 idées percutantes et c'est tout. Ça se contente de regarder ses acteurs réciter un texte très littéraire, qui aurait mérité une réécriture pour lui donner une fluidité nouvelle, et ça enchaine les scènes sans lien ou transition, juste parce qu'il faut passer à une autre idée. La conséquence première est de n'en avoir rien à faire du spectateur, de le laisser sur le bas côté, de ne jamais l'impliquer émotionnellement pour donner de l'impact à ses idées. Heureusement que Pattison est là pour, dans un premier temps jouer admirablement bien, et surtout nous donner un repère émotionnel grâce au récit de sa déchéance aussi bien mentale que physique, pour ne pas juste en avoir rien à foutre.
Le film est pas complètement raté, je serais pas aussi radical que L'ouvreuse, mais il n'empêche que pour un film défendu comme "l’équivalent de The Social Network sur la néo-capitalisme et la société moderne", c'est juste son antithèse cinématographique la plus parfaite: Cosmopolis a beaucoup de verbes pour ne pas dire grand chose, quand The Social Network donne beaucoup de sens à de petites phrases et surtout, surtout, à sa caméra.
Pauvreté de mise en scène ? J'avoue que cet argument me laisse pantois. L'inventivité de Cronenberg pour exploiter AU MAXIMUM l'espace de la limousine est assez folle. Pas un seul plan ne se ressemble. Alors oui, on crie souvent au génie de mise en scène devant les derniers Fincher, mais dans
Cosmopolis, tout paraît si facile. Depuis quelques films, Cronenberg a atteint une aisance de mise en scène tout simplement hallucinante. Le simple travelling du début, sur les limousines me met sur le cul personnellement, et les derniers plans séquences sont magnifiques aussi.
Les acteurs récitent un texte très littéraire ? Tu connais beaucoup de textes qui ne soient pas
littéraires ?... La force du texte de DeLillo est justement d'être riche, foisonnant et surtout ultra percutant. Alors ok, quand on se ramasse tout dans la face, ça peut paraître un peu brutal, mais il y a autant de perles que de phrases. Alors bien sûr que narrativement il y a quelque chose d’abscons, mais c'est justement là un des sujets principaux du film, d'où le Rothko, d'où le "l'argent comme l'art a perdu le sens de la narration".
Ca n'enchaine pas les scènes sans transition "juste parce qu'il faut passer d'une idée à une autre" mais parce qu'il s'agit de représenter la construction mentale de son personnage. Ça me rappelle beaucoup Ulysse personnellement. Il y a quelque chose de très semblable.
Après, si tu n'as pas été impliqué émotionnellement, ça te regarde, mais ne viens pas dire que "ça laisse le spectateur sur le bas côté et que ça ne l'implique pas émotionnellement" puisque j'ai moi-même été ému aux larmes à plusieurs reprises. L'enterrement de Brutha Fez, avec le zoom sur le visage de Pattinson, il y a du génie là. Le passage chez le coiffeur est aussi très fort en termes d'émotion.
En fait, comme tu le dis toi-même, tu as manqué de repères (si je me fie à ce que tu dis concernant Pattinson : "Heureusement que Pattison est là pour, dans un premier temps jouer admirablement bien, et surtout nous donner un repère émotionnel grâce au récit de sa déchéance aussi bien mentale que physique, pour ne pas juste en avoir rien à foutre."). C'est justement que des repères, il n'y en a pas ! Le film traite essentiellement d'un homme/société qui pense pouvoir tout maîtriser, qui pense pouvoir tout intégrer dans un système logique mais qui échoue parce qu'il a beau tout comprendre à son monde, il ne le maîtrise pas.
Sinon, c'est drôle que tu évoques
Social Network. Sur ce point, je suis d'accord avec l'analyse de Tessé des Cahiers.
Cosmopolis et l'exact inverse du Fincher (perso j'avais parlé d'un
Fight Club la puérilité en moins) dans le sens où
Social Network tente de nous faire croire que "la grenouille Zuckerberg se transforme en prince", en génie moderne. Cronenberg réinstaure l'intelligence dans le débat et remet l'église au milieu du village.
Tu parles de "film à thèse", c'est bien le dernier descriptif qui me serait venu à l'esprit.